La vie dans la sculpture

Quelques expériences vécues, les deux premières vers ma dix-huitième année, les deux autres alors que je m'adonnais déjà à l'étude de la sculpture, m'ont indiqué, à défaut du chemin qu'il fallait suivre ceux qu'il était indispensable d'écarter.

En effet, les rencontres que l'on fait très jeune sont déterminantes ; elles favorisent une orientation en provocant des réactions violentes. Les deux premières sont instinctives, viscérales ; je n'en dirai pas davantage.Les deux suivantes, raisonnées : l'une au sein même de l'atelier collectif de sculpture, l'autre au musée où tout débutant va chercher confirmation, preuve, soutien.

Là, côte à côte, devant moi, trois thèmes traités dans six peintures, une toile étant l'esquisse de l'autre, achevée. En un premier temps j'étais rasséréné: un grand maître lui-même, Pierre Bonnard*, était victime de ce dont nous souffrions tous, consciemment ou non, à l'atelier : ne pouvoir sauvegarder la vie à travers la progression du travail. Les trois esquisses, masquées par ma main, laissaient à ma totale admiration les trois toiles sœurs, rigoureusement de même format par surcroît, achevées. Elles pouvaient, vues isolément, satisfaire aux plus grandes exigences picturales. Mais, les esquisses réapparaissant à la faveur de la magie de ma main, m'offraient ce débordement de vie que, personnellement, je souhaitais entretenir d'un bout à l'autre de mon travail.

Comment donc concilier les qualités, souvent antinomiques, qu'une oeuvre que l'on veut complète, achevée, que l'on rêve proche de l'absolu, doit contenir ?

Certes, l'esquisse, comme le sont celles de Carpeaux**, magistrales, peut être considérée comme une oeuvre à part entière. Mais si, à cette fraîcheur, à cette spontanéité du premier jet l'on veut adjoindre des qualités constructives, il nous faut livrer un véritable combat, extra-lucide, d'autant plus âpre à mener que le travail du jour même recouvre au moins partiellement celui de la veille. La référence n'existe donc plus qu'en soi même. J'avais remarqué combien, à l'académie, les esquisses vivantes faites les premiers jours, avec un modèle nouveau, dans une pose de fraîcheur et de dynamisme, subissaient très vite les désastreuses fluctuations d'un corps fatigué ; après quelques jours de travail déjà, il était impossible de trouver une parenté entre les deux états de l'œuvre. Celle-ci s'était simplement fatiguée avec le modèle. Mais, ce dernier, considéré comme la référence suprême, il était hors de question de se passer de lui. Voilà une constatation d'importance... et son corollaire !

Il devenait donc impératif de remettre en cause les méthodes de travail. Désormais seul, je me mis à regarder mes modèle tout différemment, ne retenant d'eux que le geste qui m'intéressait, leur demandant non plus une séance de pose académique mais simplement de faire... et refaire le même geste, à chaque reprise avec la même spontanéité ; indubitablement cela leur était aisé, s'étant souvent longuement reposés alors que je travaillais à la faveur des indications reçues. Je ne faisais donc plus appel qu'à ma mémoire.

Mon œil n'enregistrait que ce que je lui demandais de voir : j'étais enfin débarrassé des fluctuations, de l'anecdotique, de l'inerte. Et, de la désaffection que j'avais portée un temps aux modèles cette nouvelle compréhension de leur raison d'être me donna soudainement un élan créatif nouveau.

*   Pierre BONNARD (1867-1947)
** Jean-Baptiste CARPEAUX (1827-1875 )